Madagascar: vas-y, vazaha!

La maison de Trez-Goarem

Son père, ami de Morvan Lebesque, avait dû le présenter à notre si regretté Bernard Thomas. Il me souvient de l’avoir moi-même rencontré à Trez-Goarem lors de l’une de ces soirées d’anthologie où, en pleine effervescence, nous ressuscitions le monde après avoir fait le plein de carburant, Zubrowska et Stolichnaya.

Cet homme ne savait que sourire, comment aurions-nous pu deviner qu’il était malheureux?

Vous avez aimé « Paul et Virginie  » de Bernardin de Saint-Pierre. Sans avoir recours à la Stolischnaya, vous avez pleuré en admirant la pudeur de Virginie, qui préfère la noyade à la honte de dégrafer son corsage et d’ôter sa robe devant Paul ! Bien sûr, c’était là un roman d’imagination pure mais ici, c’est du vrai, du vécu, de l’authentique, que je vous livre tout cru. Dégustez-moi donc cette pièce de viande assaisonnée de tous les débordements de l’âme…

Philippe a cinquante-deux ans et c’est un type formidable. Travailleur ? Ah ça, oui. Gentil, boute-en-train, souriant, généreux, pompier bénévole, rompu au bouche-à-bouche, au massage cardiaque, toujours prêt à rendre service.

Sacré Philippe ! Depuis son adolescence, ce charpentier n’a pas économisé sa peine. Il est à la tête, dans les Vosges, d’une florissante entreprise de menuiserie, qui fait vivre une bonne trentaine de personnes. Et le travail ne manque pas. Ici c’est simple, le chômage, on ne sait pas ce que cela signifie.

Seulement voilà, Philippe a cinquante-deux ans et il n’est pas heureux.

Philippe est seul, dramatiquement seul, célibataire et fait pour ne l’être pas. Ni femme, ni maîtresse, jamais eu la moindre liaison. Philippe avait atteint sa majorité en croyant que les femmes avaient par devant les mêmes attributs que les hommes, persuadé que c’était par discrétion qu’on ne représentait pas ces merveilles sur les statues et dans les tableaux.

La croyance que son propre corps était un objet de répugnance – il l’est en effet mais les femmes ne sont pas si regardantes – le tout assaisonné de cette timidité congénitale qui, l’alcool aidant, le poussait toujours à l’outrance.

Les années avaient passé et Philippe était resté désespérément seul. Autour de lui, tous ses copains – et Dieu sait s’il en avait : Dédé le garagiste, Jeannot le mécano, François l’assureur, Jacquou le négociant en pinard, tous les potes, quoi – étaient mariés, chargés d’enfants et de petits enfants.

Et pendant ce temps-là, lui, Filou, rien. Absolument rien. Seul à la maison, baignant dans le silence oppressant du canot à pétrole qui, en mer, tombe en panne.

Examinons Philippe. D’abord, c’est vrai qu’il n’est pas beau. Un examen attentif nous amène à cette conclusion attristée : Il ressemble à une grenouille ou à une tortue-boite. Quand il sourit, sur une dentition depuis longtemps abandonnée où quelques incisives jouent le dernier carré de Waterloo, il atteint d’emblée le degré 9 de magnitude sur l’échelle de Julia Roberts.

Quelques rares dents en râteau à foin. Un vieux qui mastique sur ses gencives, c’est comme un pneu qui roule sur sa jante. Ajoutez à cela deux yeux globuleux en billes de chouette hulotte et, sur le vertex, une touffe de poils façon Riquet-la-loupe, vous comprendrez que notre cher Philippe, rigoureuse antithèse de Robert Redford, n’avait jamais été placé en pole-position pour la chasse aux cailles.

Pour couronner le tout, notre tortue-boîte ne savait pas comment s’y prendre avec le beau sexe. Après avoir mis le starter par le truchement de quelques solides rasades de scotch, il s’avançait, précédé de deux grosses paluches, façon sacs de pommes de terre, avides de tâter, de frotter, de palper solide. Bref, de quoi effaroucher toute une basse-cour.

Cinquante-deux années de galère. Plein de bons copains mais pas de femme ni de famille.

Attention, voilà-t-il pas qu’en 2014, par le plus grand des hasards, notre ermite batracien découvre Meetic et les résosocios. Merveille des merveilles, Filou peut enfin s’avancer masqué, nouer des relations féminines solides. Et ça marche !

Très rapidement, il fait la connaissance de Sonya, avec un Y. Philippe ne lui est pas indifférent. En une semaine à peine, l’eau commence à bouillir dans la casserole et le lait à monter au feu. L’amour, chez les vieux, ça fait rire les jeunes. Ils ne savent pas que, devenus vieux à leur tour, un jour ça les fera pleurer.

Sonya a 47 ans. Ancienne actrice, elle en a gardé l’apparence et le maintien. Elle s’est reconvertie comme sage-femme à l’hôpital. Elle est maman de deux grandes filles, nées d’une précédente union avec un gynécologue – une famille toute faite, quoi. Et maintenant, elle désire simplement retrouver le grand amour.

C’est simple : Filou barbote dans le bonheur ! Dans son petit village des Vosges, tout un chacun connaît maintenant Sonya, dont les photos avantageuses sont punaisées dans toute la maison, au bureau, dans les hangars, les toilettes…

Non sans superbe, Filou exhibe les messages qu’il reçoit : « Tu as traversé ma vie comme une brise chaude dans le désert ! Cher Amour, nous nous reverrons demain, demain, et encore demain ! »

A la dernière missive, les plombs sautent, ça sent bigrement le cramé, c’est le vaste court-jus. Voyez plutôt : « Si tous les océans étaient de l’encre et tous les continents du papier à lettres, je n’en aurais pas encore assez pour te dire combien je t’aime. »

C’en est trop. La coupe déborde et Filou décide de rendre visite à Sonya. Attention, il s’agit là d’une véritable expédition. En 52 ans d’existence, Filou n’est jamais sorti de son village, sauf une fois, pour un repas de communion à Raon-l’Etape, au restaurant de la mère Courtecuisse.

Sonya, ne vous l’ai-je point dit, exhibe ses charmes exotiques à 6.000 km de là. Oui, Sonya est malgache et vit à Antananarivo, chez le bon président Rajaona Rimanpianina.

Filou passe à la banque et, doré sur tranche, se rend à l’aéroport, accompagné de son vieux pote, Dédé le garagiste. Une fabuleuse épopée commence. Comment vous dire ? C’est un peu le marathon de New-York couru par un asthmatique escargot de Bourgogne.

Avant le départ, Filou fouille fébrilement sous son siège.

  • Vous cherchez quelque chose ? s’inquiète l’hôtesse.

Filou, énervé :

  • Mon parachute, des fois que…
  • Mais enfin, Monsieur, nous n’en avons pas besoin, l’avion ne tombe jamais.

Filou, pas convaincu

  • Ouais, on dit ça…

Dix-sept heures de vol, escale aux Seychelles, voici l’aéroport d’Ivato International. Filou débarque. Totalement sonné, il s’avance, titubant, sa petite valise à la main, au-devant d’une foule hilare qui semble attendre quelqu’un. Curieux, Filou se retourne mais il n’y a personne derrière lui.

C’est LUI que l’on attend. Une femme seule s’avance, fringante et parfumée, démarche chaloupée, poitrine moulée en proue du « Victory », belle comme un vaisseau de 74 canons à la bataille des Cardinaux. C’est Sonya.

Elle lui tend les bras et l’embrasse, dans un nuage de musc et d’ylang-ylang. Premier baiser dans la vie de Filou.

Deux jeunes filles se précipitent, lui sautent au cou en lui suçant ses lobes d’oreilles et lui crient : « Papa ! Papa ! » Les filles de Sonya.

La foule exulte, c’est l’apothéose à Ivato International Airport. Voici Rajeryet Linda Volahasininaina et l’orchestre de valihababah, qui va accompagner la meute odorante en jouant « Over the rainbow ».

En deux jours, le mariage est décidé et organisé tambour battant. Sonya va même dénicher un vrai Vaza, un Français expatrié, pour lui servir de témoin.

Le maire, un vrai curé, copain du père Pedro, 150 personnes, une bamboula à tout casser. Au-delà des danses traditionnelles, le final, une ronde folle avec, au centre, monsieur et madame Filou, restera gravé dans les mémoires et dans les cœurs.

Le cercle se resserrant, la danse prend fin alors que six jeunes femmes couronnent le couple. Cinq semaines de lune de miel attendent Filou, à l’issue desquelles il regagne les Vosges sur un énorme cumulo-nimbus tout rose.

Ah, retrouver Raon l’Etape, au sein des Vosges déjà noyées de précoces nuées d’automne. Filou se morfond une bonne semaine avant que Sonya ne lui porte l’estocade, la « suerte de vara ». Dans une lettre écrite de Tana, elle lui annonce qu’elle est enceinte : « Filou tu vas être papa ! »

Filou sombre corps et biens. Pavillon haut ! Il va tout vendre, maison, voitures, outillage, entreprise, rigoureusement tout. Devant ses vieux amis, désemparés un peu quand même et inquiets autant qu’il faut, il décide de réinvestir toute sa fortune à Madagascar.

Jeannot le mécano et Dédé le garagiste tentent bien de lui faire remarquer qu’il ne peut posséder en son nom propre de bien immobilier à Madagascar, n’étant pas lui-même malgache. « Ce n’est pas grave, répond-il ingénument, je mettrai toute ma fortune au nom de ma femme ! »

Début novembre, le voilà qui repart pour l’hémisphère sud. Il achète une résidence à Tananarive, un commerce, une superbe Mercedes. Rolex de plongée au poignet gauche, lourde gourmette d’or au poignet droit, il parade en grand Blanc. Il en est presque devenu beau !

Au sein des Vosges noyés de brouillards d’un précoce automne, les copains reçoivent des messages enthousiastes et enflammés, presque quotidiens. Filou crawle dans la délectation.

Fin novembre, tout va toujours très bien mais Dédé le garagiste, l’ami de coeur, croit déceler, croit déceler… Oh rien, trois fois rien, si, si, mais comment dire ? Un petit quelque chose quand même. Une petite baisse de pression, peut-être.

Décembre: Cette fois plus de nouvelles, c’est Sonya qui répond aux mails. Le 25 décembre, pas de « Joyeux Noël ».  Premier janvier, pas de voeux non plus.

15 janvier : Nous sommes à Raon l’Etape, exactement à l’Hôtel des joueurs de quille et de la Reine d’Angleterre réunis, pour un conseil de guerre présidé par Dédé le garagiste, l’ami de coeur.

Il y a là Jeannot le mécano, François l’assureur, Jacquou le pinardier et une bonne douzaine de participants. Tout le monde est inquiet, au point qu’une expédition est décidée et organisée. Ils vont partir pour Madagascar.

L’équipe prévient Sonya et embarque à Roissy à bord d’un 747 d’Air France. Les voici à l’aéroport d’Ivato, accueillis par la belle Malgache, venue les accueillir.

« Où est Filou », s’exclament-ils en chœur.

« Je vais vous expliquer ». Sonya s’effondre, en larmes. « Filou a causé un accident de voiture. Il a écrasé une petite fille en dérapant avec sa Mercedes ». Elle n’ose pas mais on la sent prête à ajouter « sur une plaque de verglas ».

Les parents ont porté plainte. Il est en fuite dans le nord de l’île, en attendant que l’affaire se tasse.

« Nous devons absolument le rencontrer, s’exclame Dédé, et nous ne quitterons pas Madagascar sans l’avoir trouvé.

Dès le lendemain, Sonya loue un minibus et toute l’équipe quitte la capitale pour le nord et l’île Sainte-Marie, où Filou a trouvé refuge. La grande expédition commence, cornaquée par Sonya, convertie en gentille organisatrice du Club-Med, rôle qu’elle semble prendre très au sérieux. Et chaque jour révèle son lot de surprises.

Ils vont successivement assister à une grande fête donnée dans un village au son des valihas, découvrir les derniers vestiges de la grande forêt primaire, admirer des zébus aux cornes démesurées et des lémuriens espiègles, caresser des caméléons cornus, éprouver un sentiment de petitesse au pied de gigantesques baobabs, déguster des ananas, juteux et sucrés, et d’autres fruits savoureux et inconnus.

Chaque jour qui passe semble inexorablement les éloigner du souvenir de Filou. Un jour, distraitement. Sonya va évoquer le bambin écrasé. Il faut lui rappeler qu’à l’origine, il était question d’une petite fille et non d’un petit garçon.

Dédé commence à s’énerver. Il est venu interpréter Sur les traces de Fawcett et on lui fait jouer En attendant Godot. Un matin, avant une visite programmée de sources thermales et d’une manufacture de terre cuite, il déclare soudain : « Quand allons-nous enfin retrouver Filou ? »

« Après demain, déclare Sonya, j’ai loué un bateau pour l’île Sainte-Marie, où vous pourrez aussi acheter la meilleure vanille du monde ».

Le soir, Dédé se frotte machinalement le dos de la main gauche et constate qu’elle est légèrement brûlée. C’est normal, se dit-il, car le matin, vitre ouverte, il l’a posée sur le haut de la portière du siège qu’il occupe, derrière le chauffeur. Et le soleil levant lui a brûlé la main.

Pourtant, cette main, c’est la main gauche, pas la droite ! Ils ne roulent donc pas vers le nord, comme le prétendait Sonya, mais carrément vers le sud, direction Fianarantsoa.

Sonya lui explique qu’il n’y comprend rien, qu’ici, on est dans l’hémisphère sud et que les choses se passent à l’inverse de l’hémisphère nord.

Discrètement, Dédé s’empare du guide du Routard et constate, accablé, que les indications des localités qu’ils traversent correspondent bien à la route du sud. Depuis le début du voyage, ils se dirigent vers Tuléar et non vers Diégo-Suarez.

Au repas du soir, Sonya va leur présenter le capitaine du bateau, son second et le mécanicien. Ils arborent de telles mines d’assassins qu’à côté d’eux, Nordhal Lelandais passerait pour le fils naturel de mère Teresa et du révérend-père Maunoir.

L’équipe vosgienne décide d’un commun accord d’appeler l’ambassade de France à Tananarive. Après avoir exposé la situation au chargé d’affaires, la réponse tombe en lame de guillotine : « Rentrez de toute urgence, vous êtes en danger de mort ».

Dédé annonce à Sonya, secrètement ravie, qu’ils renoncent à retrouver Filou pour le moment et qu’ils doivent regagner la France. Et voilà l’expédition de retour à Antanarivo. L’ambassade de France prévient la police, qui convoque Sonya pour un petit entretien informel.

Il ne faudra pas plus de trois heures aux énergiques policiers du Capitaine Zig-quelque-chose (ayez pitié de moi, son nom comporte vingt-quatre syllabes, nous sommes en pays Malgache) pour que Sonya, toujours avec un Y, très légèrement contusionnée, se mette à table et crache le morceau, accompagné d’une cloison nasale et de quelques incisives.

Filou, dit-elle avait le mal du pays et avait soudain décidé de puiser dans son compte en banque pour organiser un voyage en France dès le printemps. Sonya refusait d’envisager ces dépenses inconsidérées, financées par une ponction inopportune d’un compte en banque qui était maintenant le sien. Le ton avait monté, ne laissant plus la place qu’à une solution raisonnable. Elle avait donc recruté trois gentilshommes de fortune dans une taverne de Tana, ceux que nous avons depuis lors retrouvés, mués en capitaine, second et mécanicien, et qui, pour une somme très modique, s’apprêtaient à faire passer par-dessus bord l’équipe de copains vosgiens se croyant en route pour l’île Sainte-Marie à la recherche de Filou.

Or donc, à la brune, Sonya avait écrasé le contenu d’un tube de valium dans un verre whisky alors que Filou remuait de sombres pensées devant la télé malgache. « Tiens, mon grand chéri, bois, ça va te détendre. » Armés de machettes et d’un solide marteau, les trois hommes de peine recrutés par Sonya avaient fort civilement fracassé le crâne du malheureux Vasa, qui croyait tant à l’amour.

Les morceaux de Filou disposés sur une bonne litière de vieux pneus bien arrosés d’essence, le bûcher avait flambé toute la nuit. Au chant du coq, on avait rassemblé les cendres encore chaudes dans une brouette qu’on avait enfin balancée dans le canal d’évacuation des ordures.

Sonya, reconnaissante, avait quand même versé 200 zeuros au vaillant capitaine et à ses deux marins. Elle était désormais propriétaire d’une somptueuse résidence à Tana, d’un commerce et d’une luxueuse Mercedes. Sans oublier un compte en banque de 300.000 euros.

Ni sage-femme, ni actrice, ni maman, ni enceinte, c’est avec volupté et robuste optimisme qu’elle pouvait désormais envisager un avenir radieux ! Et ce malheureux Filou, si seul, si vulnérable, sans famille aucune ! Personne n’aurait connu sa triste fin s’il n’y avait pas eu Dédé le garagiste, Jeannot le mécano, François l’assureur et Jacquou le marchand de pinard, pour donner un coup de pied dans cette cauchemardesque fourmilière tropicale.

Raoul Lélias, juin 2020